Interview du mois : Jacques Villeneuve répond à nos questions

Publié le

par Thomas Criqui

Tous les mois, une célébrité répond aux questions de la rédaction de Minute-Auto.fr. Ce mois-ci, c’est Jacques Villeneuve (champion du monde de Formule 1 en 1997 et actuellement commentateur des courses de F1 à Canal+) qui s’y colle !

L’interview de Jacques Villeneuve

Vous attendiez-vous à la signature de Lance Stroll chez Williams ?
Jacques Villeneuve : Ce n’est pas une surprise. Il y avait des discussions depuis longtemps déjà, et son chemin chez Williams était tout tracé. Il ne lui manquait que l’obtention de la Superlicence et d’avoir 18 ans pour qu’il puisse être officialisé.

Que vous évoque l’arrivée d’un pilote plus jeune encore que Max Verstappen ?
J.V. : Il commencera en Fomule 1 à 18 ans déjà, et il arrive avec de meilleurs résultats que Verstappen car il a au moins remporté son championnat de Formule 3. C’est devenu la norme en F1 moderne de prendre des pilotes aussi jeunes. En ne regardant que ses résultats, oui, il mérite sa place. Et puis la F1 d’aujourd’hui demande moins de maturité qu’à l’époque.

Le défi qu’attend Lance Stroll sera-t’il plus difficile que celui auquel était confronté Max Verstappen ?
J.V. : Oui, clairement. Les F1 actuelles sont beaucoup plus faciles à piloter. Elles sont lentes en virage, surtout en version course. Les pilotes ne sont pas à la limite donc physiquement c’est plus simple, ainsi qu’au niveau de la concentration. L’année prochaine, les F1 devraient redevenir des voitures physiques et difficiles à piloter, du moins en théorie. Peut-être que ce ne sera pas le cas mais c’est ce que tout le monde pense. Avec le peu d’essais qu’il y aura, ce sera donc plus compliqué pour Stroll que ça ne l’a été pour Vestappen, surtout que ce dernier avait pu participer à quelques séances d’essais libres le vendredi avant d’être lancé.

Etes-vous étonné par tout ce qui est mis en place par Williams pour préparer au mieux son arrivée ?
J.V. : C’est du jamais vu. Tant mieux pour lui ! Les autres pilotes de F1 ne peuvent qu’être jaloux. S’il a cette opportunité, ce serait vraiment dommage de ne pas en profiter.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui va manquer à un garçon comme lui ?
J.V. : C’est le manque d’habitude de prendre ses responsabilités et de ne pas évaluer le poids de certaines actions. Malgré tout le talent du monde, il y a un facteur âge auquel personne n’échappe. Il gagnera en sérieux et en maturité avec les années. Il y a aussi le fait de ne jamais avoir été en position de faiblesse, de risque que la carrière s’arrête faute de résultats. Ce n’est pas qu’il y ait un risque de prendre trop d’assurance, mais il n’a pas l’habitude des situations difficiles où il n’est pas protégé. Il faudra qu’il évolue psychologiquement, mais on ne sait pas encore s’il va évoluer dans le bon ou mauvais sens, s’il deviendra un grand pilote ou s’il va s’écraser en vol.

Il est Canadien comme vous. Le connaissez-vous, lui et sa famille ?
J.V. : Oui, je connais très bien son père depuis la Formule Indy. Quant à Lance, je l’ai vu rouler en Kart quand j’habitais encore au Canada mais je ne le connais pas vraiment.

Si, en tant que pilote expérimenté, vous deviez donner un seul conseil à un pilote novice qui arrive en F1, lequel serait-il ?
J.V. : Il faut éviter de faire des bêtises et gagner au plus vite en maturité. Etre rapide sur le long terme, ce n’est pas ce qui est le plus compliqué. Ce qui l’est, c’est le côté psychologique, la force mentale du pilote. En fait, le mieux c’est de se regarder dans un miroir car très peu de pilotes en sont capables aujourd’hui.

Vous connaissez bien l’équipe Williams. Leur choix vous étonne t’il ?
J.V. : Je ne sais pas. Il arrive avec un énorme budget et Williams en avait besoin, mais il arrive tout de même avec un titre en F3 et donc, sur le papier, un énorme talent. Ce n’est pas non plus comme Pastor Maldonado ! Il est encore en pleine progression, il n’a pas remporté son championnat après 5 années de présence !

Est-ce qu’il faut craindre qu’il prenne Max Verstappen pour exemple et tente de s’imposer aux autres très rapidement ?
J.V. : Oui, mais il ne faut pas qu’il oublie que Verstappen est arrivé avec Red Bull et peut donc se permettre des folies. Surtout que Verstappen était un peu protégé par les instances, on l’a bien vu avec le manque de pénalités qui tombent habituellement. Stroll arrive avec une sécurité financière donc il peut prendre son temps et se permettre de bien apprendre.

Pensez-vous que Williams n’accepterait pas avec lui ce que Red Bull tolère avec Verstappen ?
J.V. : Au contraire, je pense qu’ils accepteraient plus facilement puisqu’il achète son baquet, ce qui lui donne plus de liberté. Chez Red Bull, pour l’instant, ça fonctionne parce que Verstappen ramène une sacrée image et que Ricciardo ramène les points. Pour eux, c’est le mélange idéal, nécessaire. Mais comme je disais, un pilote ne doit jamais essayer d’en copier un autre. Il doit juger sa propre situation, différente de celle de Verstappen ou de n’importe quel autre pilote. Quoi qu’il arrive, un pilotage à la Verstappen serait bien moins accepté par les médias chez Williams, qui a une image de constructeur solide et une légitimé en course que tous n’ont pas.

Revenons sur le dernier week-end de course, mouvementé. Verstappen, justement, a été pénalisé. Heureusement ?
J.V. : Oui ! Après une ribambelle de pénalités qui n’ont pas été données, il est pénalisé sur l’action la moins évidente. Son premier freinage sur Rosberg était bien plus violent que ça et il n’avait pas été pénalisé. Au Mexique, il ne pouvait pas dire que Vettel ne l’avait pas doublé. La seule raison pour laquelle il n’avait pas pu le doubler c’est parce qu’il a raté son freinage et coupé le virage. Les pilotes savent que, dans cette situation, ils doivent donner leur position, c’est la norme.

Verstappen se permet de faire ce qu’il veut, même en allant à l’encontre de son équipe. Ce n’est pas la première fois, et à un moment ou à un autre ça ne va plus passer. Ca fait peut-être partie de sa personnalité, mais il commence à être jugé plutôt négativement. Avec la répétition de ses actions et comportements malvenus, il est maintenant montré du doigt et l’accent est mis sur ces faits passés. Ce qui était positif, salué avant, est devenu négatif. Surtout que c’est Ricciardo qui continue à ramener le plus de points, ce qui est très pénalisant pour lui.

Comment expliquer la surprotection dont bénéficie Max Verstappen de la part de son équipe et des instances ?
J.V. : La Formule 1 a pensé qu’il lui fallait une nouvelle Star et qu’elle était là. Cette nouvelle Star, il fallait la pousser et la soutenir, c’est tout. Tous les anciens pilotes qui sont commissaires ne veulent pas nécessairement se faire d’ennemis dans le paddock et se montrent cléments. Certains ont peut-être même des fils qui font du Kart et cherchent un budget Red Bull. Il faut faire attention à tout.

Ce pilote invité, c’est une très mauvaise chose. Le modèle utilisé en Moto GP est bien plus intelligent puisqu’ils ont cherché un ancien pilote (Capirossi), payé pour faire un job précis. Il n’a donc pas besoin de jouer la politique et de se faire des amis. Le système utilisé en F1, qui n’annonçait être une bonne idée au début, ne l’est finalement pas.

Si vous aviez été commissaire sportif lors du week-end à Mexico, quelles pénalités auriez-vous infligé et à qui ?
J.V. : Hamilton au départ déjà. Il a gagné 200m et n’a pas ralenti. La règle est claire. Le premier virage de Verstappen également, surtout si on se base sur le fait que Rosberg en avait pris une pour moins que ça au Grand Prix de Malaisie. Je n’en aurai pas mis à Vettel. En revanche, une grosse pénalité hors course pour ses propos radio. On se demande d’ailleurs pourquoi la plupart des conversations radio ne passent pas à la télé mais celle-là si.

Finalement, on entend très peu de discussions stratégiques mais beaucoup de pilotes se plaindre, comme si c’est ce qui était recherché par la télévision. Ce n’est pas bon pour la F1, il faudrait peut-être arrêter avec ça. Tous les pilotes en racontent des tonnes à la radio et c’est normal parce qu’ils discutent normalement en privé avec leur ingénieur de course. Ca ne devrait pas être rendu public.

Justement, pour le cas de Sebastian Vettel, il s’adresse directement à Charlie Whitting et l’insulte.
J.V. : Je ne suis pas sûr qu’il soit au courant que le message pouvait passer à la télé. Qu’il soit transmis à Charlie Whitting oui, mais pas que les téléspectateurs allaient l’entendre eux aussi. Mais oui, il insulte l’arbitre et au foot il aurait sans doute pris un carton rouge alors pourquoi pas le disqualifier pour le Grand Prix suivant. Mais il n’y a réellement de réglementation sur ce genre de situation donc c’est difficile pénalisable. Je pense donc qu’on a trouvé un prétexte pour le pénaliser en course, surtout que 10 secondes c’est du jamais vu. Surtout que Verstappen ne prend que 5 secondes lui.

Les pilotes doivent montrer l’exemple, on ne peut pas faire passer ce genre de message devant des enfants. Maintenant, je pense que la leçon est comprise et qu’il y aura plus de retenue de la part des pilotes. Et au lieu de se plaindre sans arrêt, les pilotes feraient mieux de devenir des hommes. Ca en devient ridicule.

A l’issue de la course, Alain Prost expliquait qu’il fallait soit appliquer le règlement à la lettre et mettre des pénalités à tout le monde soit arrêter de pénaliser à tout va. C’est la position que vous adoptez vous aussi ?
J.V. : Oui, parce qu’à l’époque c’était comme ça. Il y avait la peur de se faire pénaliser mais ça n’arrivait que lorsque l’on faisait quelque chose d’extrêmement dangereux. Il faut laisser les pilotes s’expliquer entre eux, se lâcher. Avant, quand un pilote en bloquait un autre, il se faisait bloquer à la qualification suivante et on en parlait plus. Du coup, personne ne bloquait personne, surtout qu’à force de se faire des ennemis ça devenait difficile. Un pilote comme Verstappen aurait vécu un calvaire.

Redonner le pouvoir aux pilotes, c’est ça la clé ?
J.V. : Oui. Et si on regarde quels pilotes font généralement les cochons, on retrouve Verstappen, Sainz, Magnussen, Pérez, qui s’est calmé. Par contre, ce n’est pas le genre des Alonso, Massa ou Button. Les pilotes matures sont plus propres. Bottas, malgré son jeune âge, a toujours été mature et irréprochable. Hülkenberg aussi. Ce n’est donc pas une question d’âge mais plus d’attitude, d’éducation.

Pour en revenir au cas de Vettel, on l’entend énormément se plaindre en ce moment. Est-ce que cela traduit sa saison difficile ?
J.V. : Pour moi il se plaint moins qu’avant au contraire. Mais ses messages sont tous passé maintenant. Dans les moments difficiles, il faut partager, ça permet d’évacuer. Ce qui change avec Vettel, c’est qu’on l’entend à la radio. Mais lui comme Ferrari sont très sereins, c’est juste une image que les médias veulent lui coller. Ce que j’aimerai, c’est que les messages de chaque pilote soient passés, ou que l’on en passe aucun.

Parlons du duel Rosberg / Hamilton. Il y a l’aspect comptable et l’aspect psychologique en piste. Comment jugez-vous la situation actuelle ?
J.V. : En ce moment, ce sont des courses difficiles pour Rosberg et il s’en bien. Il a mieux tiré son épingle du jeu que Hamilton quand il était dans des périodes moins évidentes. Pour le moment, les choses tournent bien pour Rosberg. Il pilote avec beaucoup de maturité et de réflexion, même s’il lui a manqué de la vitesse sur les deux dernières courses. Lewis Hamilton a retrouvé son niveau de pilotage et sa concentration, ce qui le rend plus rapide, mais les deux pilotes ont eu des passes difficiles et Rosberg y a mieux réagit. J’ai l’impression qu’il progresse à chaque saison, à l’inverse de Hamilton qui se base sur son talent naturel et stagne.

Si Lewis Hamilton ne conserve pas son titre, pourra t’on dire que c’est uniquement de la malchance mécanique ?
J.V. : Non parce que Nico Rosberg a aussi connu des petits pépins. C’est juste que sur l’ensemble de la saison, il a été concentré sur chaque Grand Prix et s’il venait à remporter le championnat, ce serait peut-être le petit truc qui lui permettrait de réellement se lancer, de franchir un cap. Mais rien n’est joué. Il suffit d’une petite tape amicale d’un autre pilote sur Rosberg et Hamilton repart du Brésil en tête du championnat. C’est encore très indécis.

Selon-vous, Lewis Hamilton paye t’il aujourd’hui son mode de vie ?
J.V. : Oh oui, à un moment dans la saison il y a eu un relâchement, clairement. Pendant ce temps, Rosberg n’a jamais rien lâché malgré des week-ends parfois compliqués.

On ne sait pas encore ce que cela va donner, mais êtes-vous impatient de découvrir les voitures de l’année prochaine ?
J.V. : Oui, ce devrait être des voitures plus rapides, plus difficiles à régler. Tout ce que j’espère, c’est que les pilotes disposeront de pneus permettant d’attaquer du premier au dernier tour. Rouler à l’économie, c’est aussi frustrant pour les pilotes que pour nous. Ces dernières années, en version course, les voitures étaient d’une lenteur exceptionnelle.

Sommes-nous allés trop loin en matière de sécurité, notamment au niveau des circuits ?
J.V. : Oui, ça fait longtemps que je le dis et on m’a beaucoup critiqué pour ça mais c’est ce qui ressort de plus en plus du paddock. Je suis content de cette prise de conscience. Il n’y a plus de prix à payer, plus d’impression de vitesse. Les voitures sont tellement sécurisées que n’importe qui peut dedans et y aller. Il n’y a plus ce côté dangereux qui fait des pilotes de vrais gladiateurs adulés par les fans.

Ces propos sont étonnants quand on sait que votre famille a payé un lourd tribut avec la disparition de votre père...
J.V. : Le danger, c’est ce qui animait l’attention des pilotes de Formule 1. A l’époque, les pères de famille fortunés interdisaient à leurs fils de faire du sport automobile. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse, ils les forcent presque à monter à bord de voitures de course. Ce qui était excitant, c’était d’être capable de jouer avec le risque et les limites, de les repousser. C’est ce qui faisait la différence avant, parce qu’aller vite c’est presque ce qui était le plus simple.

Pourquoi les motards sont toujours aussi passionnés ? C’est parce que le risque n’a pas évolué. Pareil au Mans, malgré le fait que chaque année ou presque il y ait des morts. Les pilotes veulent avoir l’impression des surhommes. C’est ce qui a été enlevé à la Formule 1. Il faut du risque, rien que pour que les téléspectateurs se disent qu’ils seraient incapables de faire ce genre de choses.

Vous comprenez donc les propos de Fernando Alonso, qui espère avoir une voiture palpitante entre les mains la saison prochaine ?
J.V. : Je le comprends clairement. Ce n’est pas la F1 d’en ce moment qui le passionne, indépendamment des résultats qu’il arrive à obtenir avec sa McLaren. Il a connu les plus grandes heures de la Formule 1 et n’est pas formaté comme les jeunes pilotes, qui pilotent comme dans les jeux vidéo et n’ont pas conscience que la F1 ça peut être dangereux.

Exit la Formule 1, parlons de vous. Quel genre de conducteur êtes-vous sur la route ?
J.V. : Ah, le plus calme des conducteurs possible ! Je me mets en vitesse automatique – un peu plus rapide en Allemagne ou en Italie – et j’avance tranquille. C’est impossible de retrouver les sensations du circuit sur la route et il y a une prise de risque bien plus importante. Surtout qu’on ne connait pas forcément l’état de la route et la réaction des autres automobilistes. Bien sûr, j’ai évolué. A 18 ans, je me croyais sur un circuit ! Mais il y a une prise de conscience qui vient avec l’âge.

Quelle voiture conduisez-vous et laquelle rêveriez-vous de conduire ?
J.V. : J’ai toujours été fan des Muscle Car américaines des années 60. Une Mustang Boss 429. J’en avais déjà une quand j’étais au Canada mais ce ne sont que des emmerdes alors finalement il vaut mieux en rêver que la posséder (rires).


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Avis sur «Interview du mois : Jacques Villeneuve répond à nos questions»

  • Par gripadere

    Une nature bien trempée,un avis qui de tout temps m’a intéressé,j’aime son côté franc du collier.

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